Iolanta/Casse Noisette (2) : la seconde perd sa virginité

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Tempête dans un verre d’eau …

Nous avons donc laissé la première partie de notre marathon russe (enfin deuxième si l’on s’en tient au découpage habile de la soirée : premier entracte au milieu de Iolanta, fin de Iolanta début du ballet avant un nouvel entracte avant la fin du ballet) sur un effet travelling arrière nous installant dans le salon d’une famille bourgeoise moscovite pour l’anniversaire de Marie. Les parents et amis qui avaient participé au petit spectacle retirent leurs costumes et parmi eux le jeune acteur qui incarnait Vaudemont, reconnaissable à sa tignasse rousse, détail peu flatteur mais qui a l’avantage d’aider le spectateur à faire le fil rouge entre les deux oeuvres. Marie le cherche du regard, lui aussi … de manière assez empotée il faut bien le dire … mais les roux sont souvent un peu niais il faut bien le dire aussi (je plaisante vous emballez pas les poils de carotte) … et autour la fête bat son plein.

On est dans les années 50/60 mais l’atmosphère respire encore Tchekov à plein nez, c’est incroyable ce que cette culture russe est restée bloquée sur cette vision de la bourgeoisie … mais c’est un autre sujet …

Arthur Pita est chargé de chorégraphier le début du premier acte de Casse Noisette … et il ne fait rien que d’organiser une fête :

il n’y a aucune innovation par rapport à une version classique si ce n’est que les danses de salon genre gavotte et autre menuet sont remplacées par un semblant de twist, que les enfants sur un cheval de bois sont remplacés par un petit garçon déguisé en superman (excellent au demeurant) et que le corps de ballet se voit doté de la parole afin de faire fuser diverses interjections qui ne rendent la scène qu’encore moins vivante et concluante… bref cette fête déjà un peu longuette en temps normal tombe entièrement dans la pantomime d’école de danse de seconde zone et on s’y ennuie au point de regretter que pour mieux intéragir avec le public des bouteilles de vodka n’aient pas été distribuées dans la salle … bref le néant chorégraphique qui n’en finit pas de poser le sujet : Marie, star de sa boum, rendue de suite antipathique par la façon quasi automatique d’ouvrir la montagne de cadeaux qu’elle reçoit pour son anniversaire, kiffe l’acteur Vaudémont … peut être un pote de son frère ainé, un lointain cousin venu pour l’occasion … Mais quitte à animer la « party » inviter David Guetta aurait été surement aussi couteux mais plus efficace !
La fête se termine : beaucoup trop tard à mon gout … mais se termine !! et le rouquin oublie sa veste ; en revenant la chercher, il tombe sur Marie qui erre dans le salon en proie à ce désir étrange qu’elle a ressenti toute la soirée ou aux aigreurs d’estomac liées à sa première cuite
Et tout d’un coup, tous les invités de la fête, parents et amis, surgissent, comme possédés et se ruent sur Vaudemont avec l’intention claire de s’en débarrasser.

sa1ggyieee8qpy2ouihzCe poids très bourgeois de l’interdit du passage à l’acte entre les deux jeunes héros est dans un premier temps mis en mouvement par des gestes saccadés, répétitifs limite épileptiques en tout cas terrifiants (Alice Renavand dans le rôle de la mère vous colle la chair de poule). Mais (très) rapidement l’effet de la chorégraphie d’Edouard Lock perd de son impact car elle ne se renouvelle pas : et ces mouvements anguleux, ce soulevage de robe et cette manière hystérique de se lacérer les cuisses à grand coup d’ongles et d’arracher ses habits deviennent lassants. Ce passage correspond dans la version standard au combat contre les rats et à l’apparition du Casse Noisette et de la compagnie des soldats de plomb … La musique n’y perd pas de son sens et il y a sur scène un réel combat qui se solde par … l’explosion de la maison qui dans un nouvel effet spécial encore très réussi retombe sur scène à grand renfort de gravas : une tempête de débris au lieu de la tempête de flocons de neige.

oskdod4mlf4iswloml3l-682x1024Marie y retrouve son « prince rouquin » le temps d’un pas de deux, joli mais peu inspiré de Sidi Larbi Cherkaoui avant que celui ci ne tombe raide mort et qu’une nuée de réfugiés habillés de guenilles ne viennent « valser » dans la boue neigeuse , les décombres et les ruines glacés. L’effet visuel est réussi ; le malaise se fait sentir et le spectateur comprend bien qu’on ne retrouvera plus le côté insouciant du conte. Le second niveau de lecture nous saute à la gorge : le passage de l’enfance à l’âge adulte se fait au prix d’une prise de conscience et de la perte de ses rêves. C’est un peu comme si, à un moment de sa vie, l’homme réalisait soudain que son destin est lié qu’il le veuille ou non à celui des autres, au poids d’une morale sociale, et qu’il ne maitrisera jamais le lien qui le rattache à ses semblables. Cela l’expose à l’angoisse de la perte, du rejet, de l’absence de liberté. Marie se trouve alors projetée dans une foret angoissante où la vidéo prend le relais mettant en scène une futaie inquiétante, peuplée de loups aux regards luisants, d’Hippopotames géants (??) et d’images de Vaudemont démultipliées avant qu’une battue ne se mettent en place pour retrouver la jeune fille perdue (?). L’épisode est détendu (façon de parler) par une halte dans un no man’s land peuplé de jouets géants : c’est le passage des danses « ethniques » du ballet original, ici confié à Edouard Lock qui refait ce qu’il a proposé dans l’acte I… Et vas y que je lève ma jupe et que je me gratte les cuisses : y a t il des puces dans les nouveaux planchers de Garnier. ??
Aucune originalité ici vu que les danses originales (espagnole, arabe, chinoise, russe …) seront scrupuleusement reprises , chaque jouet évoquant le pays concerné (une mention particulière pour les petits astronautes CCCP) mais sans aucune spécificité ce qui fait que tout se ressemble …

Casse-Noisette-728x370Alice Renavand répète ses gestes hystériques dans la Danse Arabe et les autres danses mélant danseurs et sujets géants en mousse made in Disney discount n’arrivent pas à accrocher l’attention. Sorti de son contexte ce passage ne sert pas à grand chose si ce n’est à rendre angoissant l’univers de l’enfance … si c’est çà, la pauvre Marie sombre vraiment dans la démence …
S’en suit une valse ou des couples amoureux, MARIE VAUDEMONT démultipliés, évoluent sur un carré dessiné sur la scène ; au fil de la valse, qui nous montre l’évolution de la vie, les couples sont de plus en plus âgés et puis, ne sont plus que des morceaux de couples .. Sidi Larbi Cherkaoui aurait pu mettre dans cette valse les tourbillons qu’il avait mis dans son Boléro … au lieu de çà tout est construit de manière linéaire : les uns rentrent sur scène quand les autres en sortent  … et la musique sublime se retrouve bien en désaccord avec ce que l’on voit. Un dernier pas de deux entre Marie et Vaudemont qui réapparait furtivement dans l’imagination de la malheureuse  n’apporte rien de plus que quelques jolis portés originaux à celui déjà monté par Cherkaoui dans l’acte I : c’est joli mais creux et pas du tout en phase avec la musique qui est vraiment construite sur une montée dramatique là où dans la chorégraphie tout en descente … jusqu’au moment où Marie se retrouve seule sur scène face à une météorite qui grossit et fonce sur elle …
On la retrouve après un grand noir, allongée dans le salon de ses parents ; comme à l’issue de sa fête. Elle est convulsive et raide, comme sortant d’un mauvais rêve … peut être son premier rêve érotique … en gros rien de neuf sous le soleil du Casse Noisette et finalement pas une relecture si transcendante et historique …
A moins que Marie n’est été violée par le pote de son frère, ce Vaudemont qui l’avait reluquée durant toute la soirée ; il a le profil type, le gentil garçon maladroit, un peu souffre douleur à cause de son rutilisme, celui que personne ne remarque mais qui voudrait s’imposer, tout doux mais capable de péter son cable … Marie se retrouverait dans l’incapacité de parler de cela à sa mère (pourquoi avait elle mais rentrer le garçon après le départ de tout le monde?), cela serait la fin de son enfance, un lourd secret à porter toute sa vie et la fin du monde … de quoi justifier une mère hystérique et une famille qui veut la peau du rouquin, un rejet du monde de l’enfance et ses jouets qui soudain font peur, l’angoisse de vieillir seule avec ce fardeau et l’effet d’une météorite dans sa vie de jeune fille bien comme il faut … vous vouliez de la relecture je vous en trouve moi !

Superbe Marion Barbeau

Si l’argument choisi laisse un peu sur sa faim, il n’en demeure pas moins que l’effet rendu est assez convaincant visuellement. Et c’est surement en grande partie grâce à l’investissement total et sans faille de Marion Barbeau (Sujet) dans le rôle de Marie qui capte et conserve depuis sa rapide apparition au début de Iolanta jusqu’au final  toute l’attention du spectateur. Sa présence sur scène et son sens theâtral sont ici impressionnants et l’on ne peut douter qu’après avoir su donner autant de profondeur à un personnage aussi malmené sur le plan du matériau proposé frisant l’indigence chorégraphique, elle pourra dans des ballets plus étoffés incarner des personnages plein de dramatisme et psychologiquement habités. A l’heure où les rôles d’étoile sont souvent distribués au corps de ballet, on se demande comment Alice Renavand et Stéphane Bullion ont atterri dans cette production : souhait personnel ou punition ? Non pas qu’ils n’y soient pas parfaits : Alice Renavand apporte sa silhouette impressionnante à la mère qui de femme fatale devient effrayante quand elle réveille sa part « lockienne » ! Dans-les-coulisses-de-Casse-NoisetteStéphane Bullion, affligé de sa perruque rousse, est crédible dans l’hésitant et fantomatique Vaudemont ; sa danse alliant force et rondeur assure aux pas de deux de beaux élans, agréables à l’oeil mais ne suffit pas à pallier à la faiblesse de leur construction … était-il utile de mobiliser deux étoiles sur ces rôles .. pour le coup je n’en suis pas persuadé mais je ne vais pas cracher dans la soupe non plus ! Le chef d’orchestre se montre enfin beaucoup moins convaincant dans le ballet que dans l’opéra

globalement, ça fonctionne … mais en aplanissant l’électro encéphlogramme 

Vous l’aurez compris on ne peut pas dire que la soirée soit ratée , et même globalement on peut dire que cette lecture fonctionne mais on ne voit pas IOLANTA et on ne voit pas CASSE NOISETTE … on assiste à une relecture totale des oeuvres, qui plus est absolument pas novatrice et objectivement, si tout cela fonctionne c’est surtout par les effets visuels savamment construits par  D Tcherniakov, grand coordinateur de toute cette petite troupe. Tout est d’une certaine façon esthétique mais un peu vide de sens, totalement dépourvu d’intérêt chorégraphique et globalement plat … un peu comme les tenues clinquantes mais superficielles de cette nouvelle bourgeoisie russe du XXI ème siècle.

IOLANTA:CASSE NOISETTE Ballet de l’Opéra de Paris – Palais Garnier 19 mars 2016

(photos : Agathe Poupeney – odp)

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