Iolanta/Casse Noisette (1): la première voit le loup …

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Faut il obligatoirement faire semblant de se masturber le cerveau ?

L’association de ces deux oeuvres, initialement créées lors d’une même soirée et tout aussi rapidement dissociées (mais on ne va pas revenir sur le flot médiatique d’encre musicologique nous ayant expliqué cela en long, en large et en travers), avait de quoi surprendre lors du lancement de la saison et faisait augurer un marathon Tchaikovsky aussi délicieusement indigeste que l’abus de pavlolva au café Pouchkine. Casse Noisette c’est déjà un peu long alors se taper un opéra, même en un acte, avant … cela nécessitait un entrainement digne des plus grands wagnériens pour assurer sur la durée (bouteille d’eau, couverture de survie, barre de céréales et huile de phoque). L’idée était de formaliser un lien entre les forces vives de la grande boutique : l’art lyrique et la danse … On aurait pu rêver quitte à vouloir associer chant et danse d’une production d’un grand opéra français qui intégrait jadis tout çà,  un beau Meyerbeer par exemple mais cela n’aurait plus été dans la ligne de la maison. Alors va pour opéra + ballet russe … Là où l’angoisse est montée d’un cran c’est quand Dmitri Tcherniakov a été annoncé comme maitre d’oeuvre devant chapeauter la mise en scène de l’opéra et cimenter des fragments chorégraphiques de 5 (finalement 3) créateurs disparates. De l’angoisse il en fut question rapidement quand l’Opéra a commencé à twitter, facebooker, instagrammer, jacasser et brasser de l’air en annonçant qu’il n’y aurait pas de risque de crise de foie avec un Casse Noisette acidulé et dégoulinant de guimauve,  celui ci serait axé sur « l’angoisse et la perte » … 
De là à nous expliquer en invoquant Freud, Lacan (et occultant savamment la version de Noureev pas assez névrotique il faut croire) qu’il est possible, en dépassant le côté simpliste de l’argument, d’avoir une approche plus psychique de l’oeuvre  … et que cette nuit étrange que va vivre Clara (ici Marie) correspond à une transformation interne .. il n’y a qu’une porte ouverte à enfoncer  … et oui !! à force de grands articles pompeux et bien huilés on arrive même à nous faire croire qu’on retrouve ce point commun dans l’opéra Iolanta, princesse aveugle qui retrouve la vue en découvrant l’amour ! quelle aubaine !! un deuxième degré de lecture commun à ces deux oeuvres … trop fort ce Tcherniakov… et trop fort l’équipe de comm’ qui nous ferait presque croire que c’est une découverte !! Mais bon c’est avec des arguments « bobo intello » que l’on imagine capter le nouveau public alors branlons nous la cervelle ça ne peut pas faire de mal … ca évite de dire que le service public n’en branle pas une (ok vulgaire et facile)… et sort l’opéra et le ballet du cliché « des histoires hors d’âge sans rapport avec notre monde moderne » … Mais moi ces directeurs artistiques et ces metteurs en scène qui survendent leur bénéfice culturel en me prenant trop ostensiblement la main pour me faire une caricature d’explication de texte ça me donne juste envie de dire « c’est bon je suis pas débile »  …
C’est donc fort suspicieux que je me calais dans mon siège et c’est avec un tempérament totalement rebelle que je décidais déjà de déconstruire l' »union parfaite » de ces deux oeuvres et d’en restituer les moments forts (et moins forts) en deux chapitres : prima l’opera,doppo il balletto

De la nécessité d’accepter une déstructuration de l’oeuvre pour apprécier la proposition faite

Dmitri Tcherniakov se défend de détourner les oeuvres qu’il aborde (voire de les trahir) mais pourtant, pas forcement avec une mauvaise intention ni par incompréhension de leur sens profond bien au contraire, il les interprète à sa sauce qui n’est pas toujours celle du compositeur ; et dans cette soirée là, il faut avouer que, pour arriver à son coup de maitre réussissant à fusionner littéralement l’opéra et le ballet, il se trouve obligé d’apporter quelques modifications que certains trouveront minimes, que sur le coup j’ai gobés sagement  grâce aux prouesses des équipes techniques mais qu’à distance je trouve incohérentes. Et c’est là que l’on touche à un paradoxe : on nous vend une approche intellectuelle de la production (aseptisée de tout le côté « vieillot » du conte de fée) qui s’avère pourtant ne pas fonctionner totalement quand on y réfléchit a postériori …et ce qui nous masque dans le feu de l’action les limites de la proposition de mise en scène, le coup d’esbroufe en quelque sorte , c’est cette magie premier degré, soi disant caricaturale et démodée que l’on voulait éviter. C’est en effet par un jeu de machinerie totalement archaïque et qui stupéfait le spectateur tout autant que cela pouvait le faire au XVII ème siècle et donc par un effet de surprise purement technicien que Tcherniakov, le gentil traitre, nous fait accepter les coups de canifs portés au livret de Iolanta. Je m’explique : l’idée est que c’est l’anniversaire de Marie (héroïne de CASSE NOISETTE).

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Pour sa fête ses parents et amis ont décidé de représenter dans leur salon une pièce de théâtre racontant l’histoire de Iolanta, fille du roi de Provence, aveugle de naissance et élevée dans l’ignorance la plus totale de son handicap jusqu’au jour où un chevalier s’égare dans le parc du château, tombe sur elle et lui apprend sans le vouloir vraiment qu’elle est aveugle. La belle princesse retrouvera la vue du en désirant ardemment voir la lumière  et sauver par amour le malheureux capitaine condamné à mort pour avoir franchi les limites du parc et semé le trouble au jardin d’Eden.

Tout le livret parle des sens que Iolanta a développés : il y est question de la perception de l’espace, d’un grand verger, de grands jardins … il y est question d’odeurs : roses, bleuets, printemps et il y est question de sons : rossignol, vent dans les branches … Alors que l’éclosion de quelques changements hormonaux faits son oeuvre sur la jeune fille et qu’elle sent en son corps changer certaines choses et s’installer un manque, tout cela la rassure… c’est écrit dans le texte et dans la musique.

56df0e880000000000000006_mediumAfin d’assurer son challenge, le metteur en scène fait représenter l’opéra dans un espace confiné en barricadant les deux tiers du cadre de scène  et c’est l’enchaînement sans coupure de la fin de l’opéra et du début du ballet qui assure le lien en dégageant le cadre sur les côtés  et en repoussant la petite scène sur laquelle se jouait  l’opéra en fond de plateau. Ce zoom arrière, parfaitement réussi (bien qu’à mes yeux moins spectaculaire que celui du final de Capricio monté par Carsen à voir absolument pour qui s’intéresse aux effets spéciaux sur une scène), rend compte de Iolanta jouée comme une pièce dans la pièce, une sorte de prologue à l’intrigue  de Casse Noisette.  Les personnages de l’opéra viennent saluer, puis les parents de Marie portant les mêmes costumes … tout cela n’était q’une pièce de théâtre. Le metteur en scène s’impose donc de représenter Iolanta dans un espace exigu, mini maison de poupée avec table, canapés, fenêtres fermées et donc en total contresens du livret  et nous fait accepter au final cette proposition par un effet de machinerie de théâtre … tous nos idéaux intello s’effondrent sur un changement de décor à vue qui était le fond de commerce des operas magiques de l’ère baroque !!!

 Les amies de la princesse ne sont plus d’agréables suivantes mais des nonnes ; Iolanta en plus d’être aveugle semble parfois un peu déficiente mentale en tout cas un peu givrée du cerveau avec des réactions curieusement hystériques …. là où le livret nous parle d’une jeune fille heureuse et sereine, qui commence à comprendre que le monde autour ‘elle en sait peut être plus qu’on ne veut lui en faire savoir, on ne voit qu’une infirme, angoissée et on comprend de ce fait beaucoup moins que le père a choisi de ne rien lui dire pour lui assurer une vie heureuse, surprotégée certes, mais heureuse … La fin de l’opéra mettant en scène Iolanta découvrant la lumière tourne (hélas) court car très vite on tombe dans un autre dénouement qui prend le dessus  : il ne s’agit pas d’une vraie histoire mais d’un petit spectacle pour une gamine de la bourgeoisie russe … alors oui, l’ensemble est cohérent mais c’est tout l’univers du livret et de la musique qui en prend un sacré coup jusqu’au sabordage du final.

Les interprètes n’y sont pour rien car tous sont (quasi) irréprochables, bien dirigés par Alain Altinoglu et accompagnés par un orchestre frais et onctueux, juste ce qu’il faut sirupeux … Sonya Yoncheva est idéale dans ce rôle ; sa tessiture couvre harmonieusement  et avec une autorité naturelle toute la partition et son jeu scénique convainc dès son entrée sur scène. Elle apporte à la fois l’innocence au personnage, le frémissement de la puberté et se laisse aller avec puissance, sans pudeur ni retenue aux premiers vertiges de l’amour (avec le premier garçon venu pour le coup).

56df0e880000000000000008_mediumCe garçon c’est Vaudemont, chanté par le ténor Arnold Rutkovski dont les aigus sont souvent un peu malmenés et effilochés (il est pourtant familier de ténors verdiens héroïques) mais qui fait preuve d’une grande sincérité dans son chant et dans son personnage. Son compagnon Robert est beaucoup plus exubérant et Andrei Jilihovschi utile magnifiquement son joli timbre de baryton pour lui apporter toute sa truculence et sa gouaille. Le Roi René est solidement et massivement interprété par Alexander Tsymbalyuk, dont le côté marmoréen gomme parfois trop le côté bon père prêt à tout déjà un peu écorné par la mise en scène. Les suivantes et Martha, la nourrice (Elena Zaremba) m’ont paru bien froides ce qui renforçait vraiment l’impression que tout se déroulait dans un institut spécialisé pour riches.

Et c’est le début de Casse Noisette …

Bon Iolanta a vu le loup et la lumière dans un salon russe bien comme il faut, c’est aseptisé et faussement propre comme version, assez bourgeois finalement comme évocation de la puberté … (comme la belle au bois dormant elle se pique un doigt en faisant son sapin de noel, pré science de substitut phallique?) comme le salon qui s’ouvre devant le public durant  l’ouverture de Casse Noisette qui s’enchaîne direct sans saluts. Il faut dire qu’on s’attendait au pire vu que tout le monde avait été bien sensibilisé au fait que non ça n’était pas Casse noisette qu’on allait voir ce soir mais quelque chose de nouveau … et pourtant on se retrouve projeté dans le même salon que dans la version classique, le sapin de Noel en moins (il était dans Iolanta alors qu’il n’est question de chaleur printanière et de bourgeons éclos ??! ce qui me conduit à me reposer la question du symbole ! quel pervers je suis !) … mais c’est déjà le début d’une autre histoire …

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À suivre … mais on comprend déjà que cet éveil des sens va déclencher un cataclysme chez la jeune Marie

 

Iolanta : Casse Noisette – P.I. Tchaikovski / D. Tcherniakov — Opéra de Paris Palais Garnier  19 mars 2016 

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