La Reine Morte : la bouffée d’oxygène capitoline

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Le grand ballet narratif n’est pas mort

Kader Belarbi, (ancien) danseur étoile de l’Opéra de Paris dirige depuis 2012 le Ballet du Capitole de Toulouse et insuffle à cette compagnie une certaine vitalité en leur concoctant des saisons qui, vues de la région bordelaise,  semblent se caractériser par leur diversité. Kader Belarbi, pour qui « l’abstraction n’existe pas » continue de défendre un répertoire que certains pro-américains auraient rapidement faits d’enterrer ou de reléguer au musée des belles choses d’une époque révolue  : le grand ballet classique et narratif.
Il y a, à l’heure actuelle,  en France peu de compagnies qui peuvent se permettre d’une part de monter ce genre d’oeuvre et d’autre part d’entretenir ce répertoire et de le faire évoluer. Le Ballet de Bordeaux à l’arrivée de Charles Jude avait entrepris de relancer loin des scènes parisiennes la diffusion des grands ballets du répertoire ( Giselle, la Belle, le Lac, Casse Noisette -oui il commence à nous les casser-Copelia…) mais depuis quelques années cette vague de (re)création s’essouffle et il semble de bonne augure de voir s’établir des prises de contact, des échanges de scènes ou de productions entre le Ballet du Capitole, celui de l’Opéra de Bordeaux et le Mallandain Ballet Biarritz qui sont les trois compagnies phare du grand Sud Ouest. 

Le parcours chorégraphique de Kader Belarbi est déjà jalonné de quelques grands ballets « à histoire » ; mon premier contact avec son univers fut il y a déjà bien longtemps (en 2002 me rappelle insolemment le programme de la soirée) avec Hurlevent à l’Opéra de Paris, curieusement jamais repris et plus récemment avec Le Corsaire et la Bête et la Belle, ces deux derniers ne m’ayant pas franchement séduits. Avec la Reine Morte, le chorégraphe part de rien … ce roman historique de Montherlant n’a jamais servi d’argument ; aucune musique de ballet n’existe sur le sujet et c’est bien là que Kader Belarbi est audacieux et jusqueboutiste dans la défense de ce style de répertoire : c’est qu’il relève le défi de créer un nouveau ballet de fond en comble là où certains ne font que remettre à leur sauce les intouchables de Petipa déjà recuisinés par Noureev. Ici tout est à faire.

L’intrigue, la musique, la construction du ballet

Ferrante, roi du Portugal est vieux et lassé du pouvoir. Il envisage de marier son fils don Pedro à l’infante d’Espagne afin d’assoir son royaume et d’assurer une belle succession à sa lignée. Mais le rêveur prince n’envisage pas l’amour comme une chose de l’Etat et s’est amouraché de Dona Ines de Castro, dame d’honneur de ladite Infante … évidemment on va au clash ! d’autant que l’effronté refuse en plein bal la main de l’Infante pour embrasser à pleine bouche sa suivante … L’entente hispano-portugaise s’en trouve écornée tout autant que la soirée un peu refroidie quand le prince s’échappe avec la roturière !! de prendre la fuite à se marier en cachette il n’y a qu’un pas que les deux tourtereaux s’empressent de franchir mais leur refuge est découvert et le prêtre sacrilège égorgé. Mal conseillé par ses courtisans et influencé par son code d’honneur, le roi Ferrante emprisonne son fils et fait tuer Ines. Le fils, entre temps évadé de sa prison pour sauver les jours de sa belle découvre avec horreur qu’elle a déjà été assassinée … fou de colère et de désespoir, il se rue sur son père et l’étrangle avant de faire couronner reine sa défunte épouse.

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Vous conviendrez qu’il y a là un argument de rêve pour un ballet, comme une sorte de Roméo et Juliette transporté à la cour du Portugal au XIVème siècle ! Il fallait trouver de la musique et tout naturellement quand on parle de danse classique et de grand drame romantique on se tourne vers …. Ligetti !! non je blague …. Tchaikovski !! Vu le sujet et l’époque, cela peut paraître surprenant et finalement peu dans la mode actuelle (le bobo balletomane se serait plutôt attendu à se farcir des madrigaux aragonais). Si à mon goût certains morceaux ne sont pas très judicieux (la suite étonnamment paisible et langoureuse accompagnant le pas de deux qui suit la fuite des amants) voire contreproductifs (les grands élans de Roméo et Juliette à la fin de l’acte I faisant sombrer le drame qui se joue devant nous dans les flots de guimauve du cinéma hollywoodien), le saucissonage proposé de tubes et de « moins tubes » du maitre slave est dans l’ensemble assez cohérent. Un mélange avec des suites de Glazounov aurait pu rendre plus digeste cette « bande son » et apporter une pointe d’originalité

04-La-Reine-Morte-5-©-BdLConcernant la conception de la chorégraphie, deux constats s’imposent : une construction franchement classique et des moments d’égarement quasi schizophréniques. Au niveau de la dramaturgie on retrouve les grands moments d’un ballet classique : une fête prétexte à faire évoluer le corps de ballet mêlée de danses de caractère (les bouffons) , un pas d’action (l’affront fait par Pedro à l’Infante et la fuite des amoureux), de l’introspection (variation de l’infante puis du roi), un pas de deux, un mariage secret, un grand pas d’action avec apogée dramatique pour clore l’acte I ; l’acte II comporte un songe et un cauchemar prétextes à un « mini » acte blanc encadré par de solides pas d’action et le dénouement tragique. Tous les éléments sont là avec cependant des points d’innovation et de très bonnes idées : le ballet débute par un pas de deux ce qui est assez original et a pour avantage de nous plonger de suite dans le vif du sujet, la participation des éléments du décor à la chorégraphie notamment les immenses chaises d’arbitre (symbole du pouvoir que le malheureux roi a de plus en plus de mal à assumer et partage en quelques sorte avec des conseillers peu recommandables) donnent lieu dans l’acte II à un viril et violent « conseil des ministres » ou encore les entrelacs de fer forgé qui deviennent barreaux de prison au travers desquels on entre-aperçoit le songe de Pedro. La scène du cauchemar faisant littéralement voler la ballerine revisite complètement les effets spéciaux (doublure, miroir sans teint etc etc …) et modernise complètement la perception du songe en apportant une ambiance totalement fantastique. Dans l’inspiration, on ne peut s’empêcher de penser à Mac Millan dans les pas de deux avec des portés omniprésents et d’une difficulté impressionnante heureusement souvent gommée par leur efficacité dramatique. L’acte blanc mettant en scène Ines agonisante, Pedro et des mariées mortes est un pur moment de douceur et de sensualité et fonctionne bien sur le plan émotionnel. Rien n’est dans la démonstration, tout est pensé, calculé, réfléchi  et l’on sent bien en cela qu’il s’agit d’un pur fruit de l’école française.

03-La-Reine-Morte2©David-HerreroAu milieu de ce matériau aux teintes clairement néo classiques, certaines scènes apparaissent comme des pétages de plomb qui se justifient sur le plan intellectuel de l’oeuvre mais qui tombent comme des cheveux dans la soupe d’un point de vue esthétique … comme une nouvelle preuve que le coeur a ses raisons que la Raison ne connait pas.

La variation de l’Infante, bafouée dans son honneur par le camouflet reçu par ce blanc bec de prince est de toute beauté tout le monde en conviendra. Elle exprime pleinement toute la fureur, la honte, l’indignation qui doivent tourbillonner dans sa tête à ce moment là … tout le monde l’a bien compris… mais d’un point de vue du style ça ne colle pas avec le reste et cette bouffée délirante du chorégraphe qui tend soudain vers un gestuelle plus contemporaine est à la fois interessante et dérangeante … je tacherai de ré-évaluer ce dédoublement de personnalité stylistique lors de ma session de rattrapage avec l’autre cast. Il en va de même avec la variation de Ferrante, roi impotent, hagard tout le long de l’histoire qui se retrouve à faire des tours en l’air vigoureux : ça ne colle pas … Autre parenthèse, la scène des bouffons … dont l’existence et le décalage se justifient pour la dramaturgie afin d’étoffer la scène du grand bal et, pour le style,  par l’effet ballet dans le ballet. Cependant la laideur des costumes totalement à l’ouest par rapport aux autres  et la longueur de la scène dont la chorégraphie et la musique se répètent rendent ce passage un peu ennuyeux et singulièrement atypique.

Et les interprètes dans tout çà …

Passés le choc de la bande son enregistrée qui laisse un moment penser que les cuivres que l’on entend dans le Capriccio italien sont ceux de l’orchestre de Vladivostok enregistré en pleine guerre froide sur un bon vieux vinyle estampillé CCCP et le rehaussage de la scène qui, vue du parterre (et malgré la condamnation des premiers rangs) ampute tout le monde  de ses chevilles laissant croire que l’on assiste à un ballet pour cul de jatte, on se retrouve enfermé entre de grands murs de fer forgé qui sont, notamment pendant le bal où toute la scène est occupée par le corps de ballet parfois un peu trop imposants mais qui seront utilisés et détournés habilement durant la soirée. On se plait à rêver des décors plus rutilants qu’une économie plus florissante aurait permis …

Sara Renda, fraichement nommée Etoile et Ashley Whittle, membre du corps de ballet sont Ines et Pedro ; si la fraicheur et l’innocence de la première colle à son personnage de dame d’honneur qui peut voir ses rêves de prince charmant se réaliser, le côté trop souriant, amoureux insouciant du second manque un peu de la prestance attendue de l’héritier d’un royaume. Leur pas de deux initial est touchant mais rapidement leurs rendez vous galants ont tendance à se ressembler un peu …surement parce que leur jeu est parfois trop caricatural dans les mimiques … (l’amour peut passer par autre chose qu’un franc sourire aussi joli soit-il)… surement aussi à cause de la chorégraphie qui les pousse un peu sur ce chemin avec cette avalanche de galochage … (l’esquisse d’un baiser volé est souvent plus demonstrative du désir et de la tension sexuelle qu’il peut y avoir dans un pas de deux que mille baisers distribués à tout va) …

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Sara Renda & Ashley Whittle

Leur technique est inattaquable, parfaitement réglée mis à part un ou deux portés trop calculés dans leur exécution mais il manque un petit quelquechose pour faire vivre pleinement leur histoire d’amour. Leur interprétation va peut être trop dans un sens « on s’aime, tout est acquis » , il y manque un peu d’urgence du sentiment amoureux qui collerait mieux avec le contexte extérieur qui leur est franchement hostile ; il manque aussi surement de prolongation dans le mouvement… c’est beau, c’est propre, mais le mouvement s’arrête et donne du coup l’impression que l’interprétation n’est pas assez habitée. A leur décharge, une prise de rôle sur une chorégraphie « jeune » ne permet pas d’avoir beaucoup d’éléments de réflexion sur la façon d’aborder leur personnage. Sara Renda apporte toutefois à Ines une émouvante sincérité dans ses supplications au roi et une irrésistible apesanteur dans la spectaculaire scène du cauchemar. Ashley Whittle transcende le final  dans une scène de folie furieuse quand il se jette sur son père avant de sombrer dans un amour extatique étalant sur le sol la traine de sa reine morte couronnée et rejouant en quelque sorte une virile scène de la folie digne de Giselle ; son regard à la fois effondré et perdu est vraiment bouleversant et contribue pleinement à l’efficacité de la fin du ballet. Leur pas de deux dans l’acte blanc est le plus abouti du ballet alternant amour désespéré et grands élans de sensualité.

Alvaro Rodriguez Pinera est méconnaissable en roi Ferrante dont il incarne parfaitement la lassitude du pouvoir, la fatigue et le total abandon aux (mauvais) conseils de ses courtisans.

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Sara Renda / Alvaro Rodriguez Pinera

Ses efforts pour escalader sa chaise, ses chutes, son regard hagard sont une réelle révélation sur la théâtralité de ce danseur. Sa variation, aussi décalée soit elle est bien exécutée , peut être trop vigoureuse d’ailleurs en regard de la personnalité du roi. L’infante de Marina Kudryashova est froide, rigide, frigide même, malgré son corset et ses bas aux lacets érotiques qui ne suffisent pas à faire d’elle un corps désirable. Elle m’a fait penser à une mante religieuse, femme castratrice que peut être Pedro fuit voyant en elle plus la personne de sa mère (absente) que celle d’une potentielle maitresse. Sa variation est inquiétante, anguleuse, angoissante et la jeune danseuse fait magnifiquement passer ce sentiment, réussissant parfaitement à rendre asexuée et terrifiante celle qui devrait, de par son statut de princesse héritière, susciter le désir et la sensualité.

Kase Craig incarne avec conviction le conseiller principal du Roi ; son physique imposant pose d’emblée le personnage et l’on sait d’office que ça ne sera pas un tendre. Il mènera tout le long du ballet son cortège de noirs conseillers portés par Austin Lui, Neven Ritmanic, Pierre Devaux, Guillaume Debut, Samuele Nici, Léo Lecarpentier, Alexandre Gontcharouk et Marc Emmanuel Zanoli en grande forme … il faut dire que cela fait plaisir de voir un ballet classique qui met autant en avant le corps de ballet masculin. Chacune de leur scène est saisissante de théatralité et d’ingéniosité chorégraphique. Tout est axé sur le sol, sur les déséquilibres renforçant l’opposition de leur vocabulaire raide et terrestre et celui aérien et fluide du couple principal. Les scènes des meurtres (du prêtre, d’Ines) et du passage à tabac de Pedro sont réglées avec une grande précision et leur exécution est d’un réalisme quasi cinématographique. Les filles ne sont pas en reste et sont aussi mises en valeur dans la grande scène du bal de l’acte I et dans les mariées défuntes de l’acte II.

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bref, 

une chorégraphie très réfléchie, pleine de références, de belles idées mais quelques éléments paradoxaux : une scénographie sobre et pourtant parfois oppressante, beaucoup de pas de deux, plein de bisous sur fond de grandes envolées lyriques mais finalement une sentiment amoureux qui semble superficiel  mais surtout un final qui pousse le tragique à son paroxysme et qui renverse les standards du grand ballet classique en donnant pour une fois au garçon le poids émotionnel

La Reine Morte – Kader Belarbi/Ballet de l’Opéra de Bordeaux – Grand Théatre de Bordeaux         13 mars 2016

Photos : David Herrero pour le Ballet du Capitole / Opéra de Bordeaux

 

 

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