Sémiramide : l’autre merveille de Babylone

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Un défi de taille

Il faut toujours une certaine audace pour programmer Sémiramide de Rossini dans une saison … et d’ailleurs rares sont ceux qui l’ont faits. L’Opéra National de Bordeaux a relevé le défi … et de défi il en question tant cette oeuvre peu jouée est marquée par des interprétations de légende et des personnalités marquantes qui se sont, à une certaine époque, lancées sur cette voie rossienne ouverte par Maria Callas. Après Joan Sutherland qui, dans cette oeuvre, est ma référence absolue, Mariella Devia plus récemment en passant par Monserrat Caballe, mythique au festival d’Aix ou l’ébouriffante June Anderson , il est ardu de trouver une voix pour le rôle titre réunissant la puissance nécessaire pour virevolter au dessus d’un orchestre assez imposant et la capacité de vocalises propre à la ligne musicale d’un Rossini particulièrement déchainé dans son dernier opéra seria. L’autre défi est en effet de trouver une mise en scène capable de faire digérer le livret ; même si au niveau musical Rossini transcende le genre , il en demeure que c’est un opéra seria : des princes, des reines et autres rois mythologiques ou antiques, des dieux et voix revenues d’outre tombe, des complots et des amours contrariés doivent donc servir de base à l’intrigue. Ici, pour faire simple, Semiramide, reine de Babylone, déjà mariée deux fois, actuellement veuve décide de prendre un nouvel époux et de donner un roi à son pays. Assur, avec qui elle a empoisonné son ancien mari, convoite bien évidemment la place mais c’est sans compter le valeureux guerrier Arsace que Sémiramide convoite … Mais lui il aime Azema qui l’aime aussi mais qui est courtisée par Idreno. Après un épisode étrange où la flamme du temple s’étend, Sémiramide décide de nommer Arsace, roi de Babylone …redonnant espoir à Idreno qui a le champ libre sur Azema …

et là c’est le drame : le tombeau de son ancien mari, le roi Nino, s’ouvre, un fantôme en sort demandant le sacrifice d’une victime alors que le prêtre Oroe vient de découvrir grâce à Arsace un terrible secret …  Assur est carrément véner de ne pas avoir eu le trône et le lit de la reine ; il lui rappelle qu’elle a été à l’origine du complot contre le roi Nino et qu’elle devrait changer d’avis … mais elle, elle veut du jeune minet rentrant de guerre et ne lâche pas l’affaire … sauf que Oroe, sorti du trou à rat où il vivait reclu depuis des années apprend à Arsace que Sémiramide est sa mère (vous suivez toujours?) ; celui ci décide alors de venger son père assassiné  mais ne peut se résoudre à tuer sa mère … la victime demandée par le fantôme (pardon par l’esprit de Nino ..ca fait moins série B) sera donc Assur . Tout ce beau monde se retrouve pour une raison que je n’ai jamais bien comprise dans le tombeau du roi Nino et dans la précipitation Arsace au lieu de frapper le traitre entaille le poitrail de sa madre .. elle en meurt évidemment  alors que le peuple babylonien vient chercher le malheureux garçon pour le mettre sur le trône : le complot contre le roi Nino est dévoilé et Assur condamné ….. et tout se finit dans la liesse générale

Comme il est couteux de faire une production somptueuse avec casque à plumes, temple babylonien etc etc  et qu’il est difficile de proposer une relecture pertinente de cette intrigue, le plus simple et le plus judicieux est de proposer une version de concert …c’est le choix qu’à fait l’Opéra de Bordeaux et c’est donc dans l’auditorium de Bordeaux (qui bénéficie d’une acoustique exceptionnelle comme le rappelle inlassablement le programme distribué en salle) que toute cette aventure s’est jouée

Je vais me faire un jeune… 

Comme souvent à Bordeaux, le cast fait appel à de jeunes artistes plus ou moins aguerris et prêts pour relever les défis qu’on leur propose. En ce sens Leah Crocetto, déjà entendue dans Leonora du Trouvère et dans Desdemona de l’Otello de Verdi ne me semblait pas forcement la personne la plus adaptée pour le rôle titre.

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Leah Crocetto

D’autant qu’en parcourant sa biographie on ne retrouve pas beaucoup de rôles de pur bel canto … alors attaquer ce répertoire par une prise de rôle de Sémiramide … cela pouvait laisser songeur ! Passé la stupeur et le tremblement de son entrée en scène dans une robe framboise écrasée encore givrée et irisée de cristaux de sucre (je suis en pleine saison Top Chef pardonnez moi) , ce raisonnement semble se confirmer sur la base d’une voix peu assurée et pas très en place… et puis arrive le tube Bel raggio lusinghier (dont vous avez pu écouter différentes versions en survolant plus haut les noms des icônes du rôle) : et là, re-stupeur et re-tremblement, ça passe !! Et oui, tout au long de cette soirée elle gérera le rôle de manière plus qu’honorable, sans faux pas avec une puissance vocale décoiffante . Je ne dirai pas que c’est LA voix que j’attends dans ce rôle : les vocalises sont un peu version chamallow (genre les aaoaooaoa que je n’aime pas chez Caballe en fin de carrière) alors que j’aurai préféré de la dentelle d’Alençon et de la ciselure de maitre argentier … Elle a d’ailleurs dans ses vocalises une deuxième voix qui apparait : un peu métallique ou nasillarde qui peut être dérangeante alors que juste avant tout était parfaitement suave et rond … mais vous l’avez compris c’est du coupage de cheveux en quatre car elle s’en est bien sortie et a vaillamment interprété son personnage de reine imposante et autoritaire.

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Elisabeth DeShong

La star du jour est Elisabeth DeShongmezzo, qui incarne le jeune guerrier Arsace. Rossini est écrit pour elle ; on marche sur les traces de Marylin Horne qui avait ses graves puissants idéaux pour interpréter ces rôles de petits soldats couillus mais pas trop (ces rôles ont longtemps été l’apanage des castrats ! hahaha!) ce qui implique aussi des aigus et une grande flexibilité de la voix (pour roucouler un genou à terre la cape enroulée sur l’avant bras … ce qui vous en conviendrait peut rapidement faire chuter votre virilité)… et elle a tout !! son timbre est idéal, ses vocalises s’enchainent dans des cascades de notes étourdissantes et si on peut lui reprocher un manque de projection dans les ensembles on ne souhaite qu’une chose l’entendre dans des Handel ou des Rossini plus légers !!

Du côté des hommes, Mirco Palazzi, basse, s’impose sans peine : même sans mise en scène il incarne physiquement le fourbe Assur et lui prête un timbre idéal et suffisamment intéressant pour faire oublier ce que Samuel Ramey a laissé comme marque auditive dans ce répertoire. De là à laisser penser qu’on vient d’entendre LA future grande basse du  XXIème siècle … ben quoi ? laissez nous rêver ! Sa ligne de chant reste certes encore un peu raide et scolaire mais quelle voix !!

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Mirco Palazzi

On regrette que le rôle d’Idreno ne soit pas plus conséquent pour entendre davantage Maxim Mironov. Là encore, aucune erreur de casting !! mais pour lui je n’étais pas inquiet ! c’est un pur ténor pour ce registre et sa prestation dans l’Italienne à Alger à Aix en Provence laissait augurer une bonne soirée … il déjoue tous les pièges de la partition avec une facilité déconcertante et en conservant cette voix de ténor que j’adore dans ce registre. Ziyan Atfeh reste anecdotique et discret dans le rôle d’Oroe, souvent couvert par l’orchestre et assez insipide ; Irène Candelier apporte une voix plaisante au pâle rôle d’Azema. Jérémy Duffau fait une brève mais convaincante apparition dans le rôle éclair de Mitras

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Maxim Mironov

Le défaut que l’on retrouve cependant est que pris séparément chacun fonctionne bien mais on sent régulièrement dans les ensembles un certain flottement des chanteurs entre eux (ce qui fait perdre l’intensité » de ces crescendo si savoureux chez Rossini) et des chanteurs avec l’orchestre (ce qui conduit à des impressions heureusement fugaces de fouillis)  Il faut dire que l’orchestre National Bordeaux Aquitaine rayonne de bout en bout, donnant le ton dès l’ouverture, vive et robuste mais avec toute la sensualité et la souplesse  attendues. Paolo Olmi galvanise tout ce monde avec une mention particulière pour le pupitre des bois : quel bonheur que d’entendre ces trilles de picolo dans le fracas de l’orchestre et ces roucoulades de hautbois … Le choeur est aussi fort bien mis à l’honneur dans cette oeuvre et assure sa partie avec force et bon gout réussissant à apporter toute l’intensité dramatique et la joie liées à ses apparitions dans l’intrigue

Bref, si personne ne sait si les jardins suspendus ont vraiment existé à Babylone, une chose est sûre cette Semiramide est surement la « merveille » de la saison 2015/2016 de l’Opéra de Bordeaux.

Sémiramide – Mélodrame tragique en deux actes de G Rossini / 9 mars 2016 – Auditorium de Bordeaux (Opéra National de Bordeaux) 

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