Un café avec …Marc Emmanuel Zanoli

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Marc Emmanuel Zanoli – Photo Oleg Rogachev

Marc Emmanuel Zanoli a le maintien altier et noble des princes de ballet classique, leur silhouette élancée et leur air ténébreux et inabordable. A le voir arriver emmitouflé dans son manteau et sa grosse écharpe, on croirait presque voir Albrecht, errer dans les brumes hivernales vers la tombe de Giselle  … mais qu’on ne s’y trompe pas, s’il incarne l’élégance du style français made in Paris Opéra il n’en est pas pour autant le dernier à faire le pitre ce qui rend son humour pince sans rire d’autant plus efficace.

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Sergei Polunin – Albrecht (Giselle – Acte 2)

C’est un artiste dans l’âme, un vrai, de ceux qui ressentent les choses et utilisent un vecteur en l’occurence, le mouvement chorégraphié, pour révéler au public ce qu’il éprouve et ce qu’il entend dans sa tête (car quand il n’a pas sa dose de coulant au chocolat il entend des voix … si si !! … je ne reviendrais pas sur la voix de Petipa qui lui avait soufflé en pleine variation de Diamant -La Belle au Bois Dormant- au risque de subir les foudres de son directeur de la danse de modifier une pirouette pour préserver son mollet !).  La Danse, il la côtoie depuis sa plus tendre enfance ; elle imprégnait son entourage mais était déjà bien plus qu’un simple sujet de discussion le soir à table …on sent dans sa façon d’en parler que la Danse (et je mets volontairement une majuscule) était déjà dans sa tête une « personne » concrète, un membre supplémentaire de la famille  (bon après j’arrête avec tout ça sinon à force de lire que Marc Emmanuel entend des voix et a des personnages imaginaires dans sa tête, vous allez croire que c’est le fils caché de Bernadette ayant grandi en hallu permanente dans la grotte de Lourdes ou l’arrière arrière petit neveu de Jeanne d’Arc dont le sonotone déréglé capte les échanges des cibistes d’Orléans lui faisant croire que Dieu lui demande de bouter Jane Birkin hors de France) . Il a grandi avec elle (avec la Danse ! pas Jane) et déjà petit la musique faisait concrètement exister la Danse dans la maison tant il dit visualiser des corps bouger lorsqu’il écoutait de la musique. C’est cette envie de mouvement qui a motivé son parcours de danseur et fait naitre son désir de créer du mouvement dès son passage au conservatoire national de musique et de danse de Paris. Et ce mouvement il le porte en lui … on le sent, on le voit.

S’il reste classique dans le choix de son goûter (un coulant au chocolat, un cookie et un thé blanc ; à croire que non un danseur ne boit pas que du jus de carotte et mangeant des feuilles de laitue), il est aussi classique dans l’approche de son art. Son parcours lui a fait aborder les plus célèbres ballets « à collants et tutus » du répertoire en apportant une plus value certaine à de nombreux rôles de caractère : une Carabosse totalement aboutie dans la Belle au Bois Dormant, un Don Quichotte à la fois drôle et touchant ou un Drosselmeyer (Casse Noisette) digne de Tim Burton … mais il a aussi pu aborder bon nombre de chorégraphes contemporains avec une implication toute aussi efficace quand la sensibilité doit se dévoiler brute et n’avance plus masquée derrière les traits d’un personnage et là je pense tout particulièrement à une interprétation littéralement transcendante de l’Ange dans Annonciation de Preljocaj. C’est dans une chorégraphie contemporaine que son sens du mouvement m’a paru le plus évident , dans la variation du début de Tam Tam et Percussion de Felix Blaska.

De mouvement, il en parle sans cesse et c’est pour cela que la création  de la Compagnie du librio0263Ballet de Poche  avec des amis du Ballet de l’Opéra de Bordeaux s’est rapidement imposée, pour faire vivre ces pas qu’il voit pour 4,6,8 danseurs dès qu’il entend de la musique .   Ainsi monter une pièce pour trois danseurs sur la nouvelle de La Morte Amoureuse de Théophile Gautier a été pour lui une fulgurante évidence lorsqu’il a entendu la version « remixée » des Quatres Saisons de Vivaldi par Max Richter

La base de son style est indubitablement classique mais il a bien compris tous les enjeux de son art à savoir continuer de le faire exister sans le scléroser et le faire évoluer sans en trahir les bases et en ce sens, la  complicité qu’il décrit avec Elisabeth Platel, étoile de l’Opéra de Paris de l’ère Noureev aujourd’hui directrice de l’école de danse du ballet de l’Opéra de Paris, traduit bien ce souhait de faire fructifier un  héritage séculaire pour continuer d’en faire quelque chose capable de toucher des spectateurs d’aujourd’hui.

Et c’est surement cela qui m’intéresse chez lui et pousse mon admiration : cette intense sensibilité artistique (il suffit de l’écouter parler de Tchaikosky – oui bien sûr! – ou de Massenet – mais là je cautionne moins en tout cas pas tout  !-, d’opéra, ou tout simplement de tout ce qui l’affecte dans la vie de tous les jours) et cette volonté raisonnée et maitrisée 4299842(inutile de se perdre, selon lui, dans une création boulimique et compulsive) de créer pour continuer à faire vivre son art et accoucher en trois D de ce qu’il « voit lorsqu’il écoute » … Arriver à transmettre à d’autres danseurs (seuses) cette imaginaire occupation de l’espace issue d’un ressenti musical … pour finalement en faire quelquechose de palpable et de concret … arriver à faire exister dans l’espace l’idée que lui impose la musique et faire en sorte que ce mouvement puisse générer chez le spectateur une émotion réelle … ça parait si simple !!

Quand on comprend son rapport à la musique qui déclenche en quelque sorte le mouvement on ne peut que partager l’un de ses rêves qui aurait été de danser le Bolero de Béjart, ballet mythique qui, avec le Sacre du Printemps de Pina Bausch, doit conduire l’interprète à des états quasi extatiques et à des transes ramenant le ballet à ses plus rituelles et sacrées origines.

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Nicolas Le Riche Boléro – Maurice Béjart (c) Stéphanie Berger

On appréhende mieux aussi la vitalité et l’impression enivrante de « mouvement perpétuel » de ses chorégraphies au vocabulaire particulièrement riche et élaboré à en juger par son décoiffant MVT4 sur une musique très dansante de Beethoven (dixit Wagner donc on peut pas dire le contraire) ou de son époustouflant Massenet PAS DE TROIS 

Les théières sont vidées, une file d’attente grandissante lorgne sur notre table, il est temps de partir … les projets ne manquent pas, ni les prochaines occasions de rependre le thé … Marc Emmanuel sera prochainement sur scène dans la Reine Morte de Kader Belarbi et continue d’écouter de la musique pour ses prochains projets.

Marc Emmanuel est membre du Corps de Ballet de l’Opéra de Bordeaux, co fondateur et chorégraphe du Ballet de Poche

Les Mots Bleus – Rue Poquelin Molière – Bordeaux , 28 Février 2016
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