Il TROVATORE : du gothique au post moderne

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Un parti pris décrié par les critiques mais finalement efficace

Pour contourner l’affirmation (attribuée à Toscanini par certains et à Caruso par d’autres) des 4 voix d’exception nécessaires à une bonne version de cet opéra de Verdi, crée en 1853 à Rome, il serait juste de préciser qu’il faut surtout un excellent metteur en scène car celui qui décide de monter cette oeuvre à interêt à avoir de l’idée tant le livret est loin des préoccupations de l’homme moderne. Certes pour porter cette partition plutôt lourde pour les chanteurs il faut comme dans 80% des opéras :  une soprano ardente mais capable de légèreté, un ténor amoureux mais qui reste vaillant et combatif et un méchant baryton au timbre assez profond pour illustrer sa noirceur d’âme … dans le cas du Trouvère il faut en plus une mezzo au caractère bien trempé ce qui suppose des graves caverneux et des aigus vigoureux … on imagine déjà le casse tête pour le directeur d’opéra …

Mais l’écueil principal est le livret, totalement invraisemblable : dans l’Espagne du XV ème siècle en pleine guerre civile, Léonora, dame de la cour aime et est aimé de Manrico, une sorte de Kenji Girac moyen âgeux, gitan, chanteur (c’est lui le trouvère) et chef des rebelles (les gitans étant à l’époque des peuples souvent affilié à une noble maison et défendant sa cause). Jusque là, hormis la relation amoureuse risquant de décoiffer le protocole de la cour rien de bien  compliqué (la dame d’honneur de la reine avec un voleur de poule quand même!)  Sauf que le comte de Luna Junior, noble espagnol, aime la belle et ne supporte pas qu’un troubadour vienne chanter sous ses fenêtres … surtout quand celui ceci est le chef du parti opposé au régime en place. Rivalité amoureuse et rivalité politique … cela commence à se corser …

image Manrico est le fils de la gitane Azucena (la mezzo au sale caractère) enfin c’est ce qu’on croit car en fait l’histoire est plus complexe et trouve sa naissance avant le début de l’opéra quand le comte de Luna père fait brûler une gitane pour acte de sorcellerie sur son fils ; cette gitane incandescente c’est la mère d’Azucena … qui décide pour se venger d’enlever un des fils du conte et de le jeter dans le bucher ; mais à la défaveur de la pénombre (qui est un leitmotiv de toute mise en scène de cet opéra depuis des décennies), dans le trouble de la guerre civile et dans le feu de l’action sans mauvais jeu de mot, la malheureuse jette son propre fils dans les braises … il lui reste sur les bras le fils du comte (Manrico) qu’elle élève comme son propre fils.
Manrico, chef de guerre, issu sans le savoir de la noblesse est donc le rival de son frère sur le plan politique et amoureux ; pour obtenir la belle qui, croyant son chanteur de bal mort au combat décide de rentrer au couvent, les deux mâles ourdissent un complot pour l’enlever avant qu’elle ne prenne le voile. Manrico gagne : gitan 1 / noble 0

Dans un nouvel assaut guerrier, Manrico se fait capturer par le comte junior  qui embarque aussi la mère reconnue par un de ses sbires comme la folle ayant jeté l’enfant de Luna au feu  : égalité. Manrico est condamné à mort et sa « mère » au bûcher. Léonora décide de sauver son amoureux en s’offrant au comte qui accepte : elle boit alors un poison pour faillir à sa promesse sauf que Manrico comprend ce qu’elle a promis à son rival et la traite de salope (bon en des termes plus adaptés au moyen âge) … avant de comprendre en la voyant défaillir et s’étouffer qu’elle s’est suicidée pour le sauver … Mais déjà arrive le comte qui comprend tout, laisse Léonora mourir dans les sous sols du château et abat Manrico sous les yeux de sa « mère » qui hurle alors sa vengeance : c’était ton frère !!! Jeu, set et match pour les gitans !

A lire cet aperçu du livret, on comprend bien que même une saison de Plus belle la vie ne contient pas autant de coups de théâtre saugrenus et que toutes ces aventures rassemblant tout ce qui passionnait les gothicophiles du XIX ème (Espagne moyen âgeuse,gitans, nuits noires, buchers, tours et donjons)  est bien loin des préoccupations du spectateur moderne qui du coup se retrouve souvent en décalage face à cette oeuvre à la partition au demeurant savoureuse.

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Alex Ollé (de la Fura del Baus) a donc été désigné pou relever le défi de mettre en scène cet imbroglio médiéval. Connaissant un peu son passif, on aurait pu s’attendre à une approche déjantée (on ira revoir la Flute Enchantée ou la Damnation de Faust) et ce que beaucoup ont trouvé trop sage voire ennuyeux ou incohérent s’avère être un parti pris totalement judicieux . Il replonge toute cette action dans un climat oppressant de guerre ce qui tend à rendre les actions des uns et des autres plus compréhensibles en tout cas plus vraisemblables. C’est donc dans un décor unique mais mobile que l’action se situe ; un décor couleur de boue, de brulé de poudre à canon et bien sur plongé dans la pénombre. L’espace est démultiplié par un grand miroir qui entoure toute la scène ; ce dispositif est au départ un peu gênant car il bouge et que les reflets sont du coup déformés … puis l’oeil se fait et tout semble du coup un peu apparaitre comme au travers des fumerolles d’un bucher … car le thème du feu est omniprésent , avec des flammes dès le début de l’opéra et de la fumée en permanence et bien sur toutes les histoires de barbecue contenues dans le livret ! De gros blocs sortent ou s’enfoncent dans la scène créant des tours, des tombeaux, des fosses communes et modulant un espace qui aurait pu paraitre immense mais qui grâce à ce système héberge aussi bien un choeur imposant que des scènes plus intimistes. L’effet visuel fonctionne et les jeux d’éclairages créent des ambiances intéressantes et de beaux tableaux. L’action est déplacée dans un semblant de première guerre mondiale (masques à gaz et autres accessoires guerriers), en tout cas dans un chaos proche de Mad Max : difficile dans ces conditions d’avoir des comportements normaux et en ce sens le metteur en scène est très fort car en éloignant le sujet de son contexte et en évitant l’écueil d’une caractérisation concrète de cette ambiance sombre et gothique voulue par le livret, il arrive  par un décor abstrait mais portant tous les archétypes nécessaires à nous plonger dans la folie meurtrière et vengeresse qui justifie tous les rebondissements de cette histoire. Beaucoup ont dans la presse fait état d’une direction d’acteur faiblarde, la scénographie est tellement forte et la musique tellement parlante que finalement il ne parait pas nécessaire que les chanteurs en fassent des tonnes autour et je préfère un projet cohérent et des chanteurs un peu immobiles à des mises en scène ineptes faisant chanter la soprano en équilibre périlleux sur un tronc d’arbre ou le ténor en sautant sur un lit .. Cette mise en scène est efficace et arrive à adapter un livret qui aurait de quoi faire rire s’il n’y avait pas tant de morts en quelques heures !

 Des voix vibrantes mais une absence regrettée 

Pour commencer par la déception, c’est bien celle de ne pas avoir vu Anna Netrebko dans le rôle de Leonora qu’elle défend avec une présence a priori incandescente. Hui He assure la deuxième distribution ; découverte à Bordeaux il a y une bonne quizaine d’années dans une Butterly « chair de poule », elle a depuis explosé sur les plus grandes scènes internationales. La retrouver ne semblait pas source d’inquiétude particulière … Hélas son Tacea la notte placida laisse entendre quelques félures dans la voix qui alertent le spectateur et  le feront redouter à tout moment que ses aigus ne passent pas … à juste titre car son d’Amor sull’alli rosee cumule les notes à la limite de la fausseté. Le volume sonore est toujours là mais les aigus sont parfois escamotés ou alors poussifs ; son personnage ne dépareille pas mais y perd un peu de sa séduction et de sa force.image

Du côté des garçons Ludovic Tezier s’impose dès son premier air qui soulève les bravos du public ; son style irréprochable fait de lui un baryton verdien incontournable. Son comte est méchant et froid sans jamais sombrer dans une soif de vengeance aveugle et l’on pourrait presque percevoir une once de sincérité dans son amour derrière le masque d’un noble à l’appétit sanguinaire embarqué dans cette double rivalité avec le « zingaro ». Marcello Alvarez n’a plus le timbre rond et solaire de ses débuts mais il a toujours cette vaillance et cette projection qui font partie des qualités nécessaires pour chanter le rôle de Manrico. Certains airs le poussent peut être dans ses derniers retranchements et peuvent peut être paraitre un peu criés (le cultissime Di quella pira n’est surement pas le passage où on le retrouve le plus à l’aise et d’ailleurs la cabalette n’est pas doublée) , mais la voix reste claire avec ce qu’il faut de rudesse pour rendre touchant ce vaillant chef de troupe qui fait front aux coups du sort qui s’abattent sur lui. A signaler Roberto Tagliavini dans le rôle de Ferrando, l’homme de main du comte dont le timbre de basse est d’une sombre clarté toute à fait remarquable et remarquée par le public qui ovationnera copieusement ce second rôle.

Enfin , Ekaterina Semenchuk, campe une Azimageucena extraordinaire ; certes on pourra lui reprocher de ne pas faire dans la dentelle et de dépeindre son personnage à la serpe mais son timbre est à la hauteur de cette mère écorchée vive. L’étendue de sa voix est stupéfiante allant de graves assurés à des aigus puissants et maitrisés. Des débuts prometteurs à l’Opéra de Paris où on espère la revoir rapidement.

Le chef d’orchestre, Daniele Callegari, est le grand bémol de la soirée ; sa direction approximative et son absence totale de contact avec le plateau entrainent des décalages quasi constants entre l’orchestre et les chanteurs et ses tempi complètement aléatoires font perdre tout lyrisme à certains passages et donnent l’impression qu’il est pressé de rentrer chez lui … (la prochaine fois qu’il y reste) mais quoiqu’il en soit il faut absolument lui trouver un métronome car ces décalages auront été particulièrement gênants et nuisibles. Le choeur se tire parfaitement de la gageure de se mouvoir sans lourdeur au milieu des câbles servant à faire monter et descendre les blocs du décors et assurent avec succès les standards de ce chef d’oeuvre verdien

bref, 

Cette nouvelle production est une franche réussite sur le plan de la mise en scène et de l’interprétation, chaque chanteur employant au mieux ses capacités et mettant à profit ses  petits défauts pour rendre crédible son personnage. On en ressort heureux d’avoir vu un spectacle complet, bien pensé, avec des voix sérieusement bien assorties et finalement convaincu que ce Trouvère n’est pas une histoire aussi absurde qu’on ne le pensait

Il Trovatore, 302 ème représentation à l’Opéra de Paris Nouvelle production  

Samedi 20 février 2016

 

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