Récit du naufrage de Simon Boccanegra

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Mauvaise conscience « professionnelle »

Je suis bien obligé d’avouer ici que mon récit de cette pitoyable soirée ne sera que partiel dans la mesure où sentant poindre l’iceberg qui pourfendrait ce soir la frégate « Opéra de Bordeaux  » pourtant bien fièrement menée par un capitaine et toute sa joyeuse bande de mousaillons embarqués depuis de (trop) longues années à bord, j’ai préféré, tel le rat, quitter le navire à l’entracte, épouvanté par le tumultueux ennui qui secouait mon corps manquant à chaque nouvelle scène de me voir basculer par dessus le bastingage …
Cette envie de fuir des productions parfois bâclées, souvent sans fond, à l’habillage régulièrement pénible pour les yeux ou aux choix vocaux plus que contestables devient une fâcheuse habitude au Grand Théatre de Bordeaux … et je crois, hélas, que ma tolérance à l’ennui et mes aptitudes à l’espoir d’une vie meilleure après l’entracte s’effritent avec ma patience

Cette saison lyrique 2016 bordelaise semble pour moi ne pas encore avoir commencé …j’ai l’impression d’ailleurs que, bien que fidèle spectateur, ces dernières saisons ont été fantomatiques, aussi impalpables qu’un courant d’air sur le Loch Ness et d’ailleurs aussi sinistres que les rives dudit lac

Nous espérions la dernière saison de Thierry Fouquet festive, lui qui en des temps révolus avait rationalisé avec succès la démesure dispendieuse de l’ancien directeur artistique et malgré tout proposé des productions alléchantes ; nos espoirs furent sapés par une coupe budgétaire …mais dans ce cas pourquoi ne pas reprendre des productions phares de ces longues années de règne plutôt que de bricoler une saison aussi sexy qu’une tranche de foie de génisse au réfectoire d’un pensionnat jésuite. Imaginez la saison d’adieux : un Verdi, un opéra bouffe de Hervé (substitut d’Offenbach) , une autre Verdi, un opéra  de Sauguet (on sent poindre un orgasme … non je blague) et la reprise du Tour d’écrou de Britten, le tout agrémenté de deux opéras en version de concert : Samson et Dalila et Sémiramide . Nous voila rendu à mi parcours de cette trippante saison et hormis le Samson je n’ai encore vu aucun spectacle en entier ! honte à moi !

Et pourtant tout ce beau monde s’auto-congratule,  se félicite, engage chaque année qui a partagé son lit avec XX, qui copine avec YY et enchaine des saisons ennuyeuses, répétitives et sans imagination. Il semblerait que depuis que le label Opéra National a été accordé tout tourne tout seul, dans le vide de préférence et l’on peine à se souvenir d’une production réellement marquante (dans le bon sens car les navets marquants j’en ai un plein panier) , à savoir complètement réussie tant au niveau vocal qu’au niveau de la mise en scène dont Bordeaux cumule la palme des frapadingues … oui tout cela est bien triste et sonne bien fin de règne ; la cour du roi mène la (déca) dance sous les ors de Victor Louis et le peuple s’ennuie …. enfin non ! même pas !  vu qu’on ne peut plus rien dire dans une salle d’opéra et que les « broncas » qu’ont connues les plus grandes divas ne sont plus que des anecdotes, des cabales à la Scala et surtout une raison tout à fait plausible pour vous faire interner direct sur simple témoignage de votre voisin de poulailler … le public, soumis ou poli, applaudit et en redemande … alors pourquoi changer la mélasse quand elle plait aux cochons ? Ce théâtre s’endort, m’endort et le problème est que mon siège n’est pas assez confortable pour que je m’endorme sur place, … alors, bien qu’arrivant toujours avec bonheur dans ma loge je la quitte toujours aussi agacé avec le sentiment d’avoir perdu mon temps
Mais revenons à Simon Boccanegra

Débordement d’action et pénurie d’idées

Cet opéra n’est surement pas le plus aimé de l’abondant catalogue verdien. La faute à sa répartition essentiellement masculine des voix  : une héroïne et une servante contre cinq hommes (assez virils pour être principalement des barytons et des basses) et un capitaine. Peu ou pas de grandes déclarations d’amour entre un ténor et une soprano, peu de roucoulades et de grandes envolées, oui finalement un opéra »politique », un opéra pas très funky … teinté de quelques beaux moments quand même où ces bons gars virils rivalisent dans des duos qui sentent bon la testostérone . C’est donc légitimement à une femme de théâtre que la charge avait été confiée de faire vivre cette sombre histoire mêlant complot politique dans la Gènes du XIV ème siècle, enfant illégitime enlevé, retrouvé puis ré-enlevé , fille promise en mariage mais amoureuse d’un autre, finalement autorisée à épouser celui qu’elle aime et bien sur  mort du rôle titre … en gros la charge de mettre de l’ordre dans cette intrigue un peu embrouillée.

Réussissant avec un certain mérite à clarifier les différents axes de l’action : le complot, le secret de famille et les aventures amoureuses de l’héroïne, Catherine Marnas, directrice du Théatre National Bordeaux Aquitaine peine toutefois à imposer un style et un sens à sa vision des choses . Et l’on en vient à se demander comment une femme de théâtre peut pondre une mise en scène frisant l’indigence du club théâtre d’un lycée de ZEP creusoise ?  les mouvements d’acteurs sont vus et revus : faire entrer les protagonistes  par la salle .. quelle nouveauté !! les tentatives de dynamiser l’espace scénique tombent à plat :  projeter des videos qui ne servent à rien sur un bout de tissu masquant la misère… quelle innovation !! quant à prendre le spectateur par la main pour lui expliquer sans finesse une intrigue cousue de fil blanc donne un peu l’impression d’être pris pour un neuneu ? Hormis ces techniques rabâchées de mise en scène , l’hésitation entre aborder l’oeuvre de manière contemporaine ou dans son jus renaissance, d’aborder l’oeuvre de manière purement descriptive ou plus « conceptuelle », réduit à néant la direction d’acteur  et à force de virer un coup à bâbord, un coup à tribord on finit très vite par tourner en rond et à coller le mal de mer aux spectateurs un peu sensibles 

Les, enfin, LE décor ne rattrapera rien ; il est tout simplement hideux, d’aspect, de relief, de couleur … les costumes châtoyants d’une Italie florissante combleront surement ces lacunes penserez vous … il n’en est RIEN ! faut il en effet alors que la fashion week vient de se clôturer nous imposer des costumes aussi moches ? Obliger la déjà corpulente Rena Harms à se retrouver engoncée dans un curieux maillot de bain rose panthère pour son entrée sur scène frôle déjà la maltraitance à soprano … mais la voir s’ébrouer en sortant du bain finit de la faire passer pour Miss Piguy et rend la scène insupportable  ; les autres costumes sont aussi disparates qu’un défilé de carnaval …non vraiment c’est pas beau et l’on hésite à convoquer d’urgence un coach en relooking 

Alors on en vient à se dire que peut être en fermant les yeux, voire en se les crevant, le miracle va se produire et que le son fera tout oublier … Vaine espérance, triste souffrance comme chanterait Orphée car l’Opéra NATIONAL de Bordeaux a choisi des voix dont certaines semblent sortir de la chorale paroissiale de Champigny les Trois Colombes

Rena Harms (Amalia), encore elle émet des sons que l’on à du mal à définir : glapissement, glougloutement, vagissement … quoiqu’il en soit ses aigus sont criés, vrillés, sans tenue, et son inexpérience n’est excusée que par la négligence des gens qui lui ont collé ce rôle qu’elle est incapable de tenir. Son ténor Joshua Guerrero (Gabriele) n’est guère plus à l’aise dans le rôle sûrement psychologiquement le plus ingrat de l’oeuvre (quel benêt !) : il s’égosille , il pousse sa voix et la malmène et ne parait pas encore prêt à se frotter à ce rôle non plus
Soloman Howard est un Fiesco pas assez mûr ; il n’est pas crédible physiquement dans le rôle et n’as pas encore la profondeur de voix qu’il faut pour lui assoir sa puissance. Tout comme Alexandre Duhamel (Paolo) , il sera bien dans le rôle … mais plus tard ; les deux ont besoin de travailler leurs graves, d’amplifier leur émission vocale. Tassis Chrystoyannis (Simon Boccanegra) n’a de ce fait aucun mal à triompher de tous avec un timbre parfaitement adapté à son rôle mais on viendra si l’on est un peu exigent à regretter que cela passe un peu en force et sans finesse, avec des nuances un peu grossières … tout cela fait cependant se poser la question de savoir s’il est utile de monter cet opéra avec des voix jeunes sous prétexte que l’on a depuis quelques années dans la place un baryton capable de chanter le rôle titre … On peut je crois tenter l’expérience quand on a une saison dense et permettant de s’aventurer sur un spectacle ou deux sur des terrains un peu moins confortables …ce qui n’est pas le cas ici où les expériences peu concluantes se multiplient

Dans la fosse, l’orchestre patine dans la semoule peinant à insuffler un peu de vie dans cette triste production malgré un Paul Daniels qui met tout son coeur dans une direction qui demeure assez froide et clinique , pas assez fébrile dans ce registre à mon gout

bref, 

je suis parti à l’entracte en me demandant quand l’Opéra de Bordeaux me proposerait enfin une production me faisant dire « waouh !! ça c’est Opéra National » et pas « fait chier cet opéra de brousse … »

 

Simon Boccanegra de Verdi 30 JANVIER 2016 Opéra de Bordeaux

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