Il fallait juste traverser le pont

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A domicile ou presque 

Le ballet de Poche faisait vendredi soir son retour sur ses terres natales et jouait à domicile devant un parterre plus que bien garni d’un public « dépoussiéré » puisque cette expression est depuis cette semaine à la mode et sur toutes les lèvres. Pourquoi « dépoussiéré » ? Parce que loin (pas tant que çà d’ailleurs vu qu’il n’y avait qu’un pont à franchir) des grandes maisons de danse, le Grand Théâtre de Bordeaux en l’occurrence, des salles à la programmation diversifiée accueillent sans dorures ni protocole des passionnés baroudeurs, des amateurs plus ou moins mondains qui prennent le risque, après mise à jour de leurs vaccinations, de s’écarter des chemins balisés mais surtout et c’est à mes yeux le plus important ce fameux « nouveau public » tant convoité. Cela fait plaisir de voir que des familles qui n’auraient jamais franchi le pont dans l’autre sens, étaient dans la salle du Rocher de Palmer pour un spectacle de danse classique car l’affiche de la soirée de ballet proposée par le Ballet de Poche annonçait clairement la couleur.
Et cela fait aussi plaisir de voir que cette compagnie née du projet plutôt fédérateur de 4 danseurs(seuses) du ballet de l’Opéra de Bordeaux se développe, s’exporte, se renouvelle et permet à ses danseurs de trouver en dehors de la maison mère une bouffée d’air créative et de diffuser « hors les murs » leur talent. 

Le Mois de la Danse qui se déroule chaque année à Cenon accueillait donc le Ballet de Poche en marge de ses ateliers, conférences et autres master classes pour un programme totalement « made in Pocket Ballet » car il n’était en effet absolument pas question d’aligner des pas de deux du répertoire mais bien de créer quelque chose ensemble, chacun développant en plus de ses qualités d’interprète sa sensibilité chorégraphique.

Un copieux programme

Marc Emmanuel Zanoli et Guillaume Début en charge de la programmation n’y sont pas allés de main morte en proposant 9 pièces, principalement de leur création. 

Masssenet Pas de trois / chor. : M.E. Zanoli ouvrait la soirée. Ce redoutable enchaînement de variations ultra-techniques pour deux danseurs et une danseuse, porté par le brillant final du Concerto en mi bémol pour piano de Massenet,  est loin d’être une simple débauche d’effets pyrotechniques juxtaposés pour impressionner le spectateur. Tout est construit avec la rigueur qui caractérise le style chorégraphique de ME Zanoli, déconstruit aussi lorsqu’il installe une sorte de canon entre les pas des deux garçons. On ne peut que penser à des ballets comme Etudes de Harald Lander et se réjouir de voir que 60 ans après ce style de ballet « feu d’artifice » autour des pas les plus spectaculaires  peut encore être décortiqué et repensé. Les danseurs, surement desservis par une scène un peu dure, seront d’ailleurs parfois mis en difficulté ; quelques décalages et une perte de rythme passagère viendront atténuer la vivacité et la flamboyance de cette pièce dans laquelle ME Zanoli et Neven Ritmanic rivalisent de vigueur autour de Claire Teisseyre toute en bras et à la ligne toujours aussi impériale sur pointes.

Amour, Délice et Orgue / chor. : Emmanuelle Grizot déroule sur une musique d’Arvo Pärt une touchante et sensuelle histoire entre Diane Le Floc’h et Marina Guizien. Cet habile travail sur la gémellité, la fusion amoureuse et la dualité inscrite en chacun de nous offre à ces deux interprètes à la fois complices et complémentaires l’occasion de nous livrer une interprétation très intériorisée  et pudique maintenant jusqu’au bout une certaine ambiguité sur le rapport entre les deux protagonistes : soeurs, amantes, image rêvée dans un miroir .. chacun y trouvera son interprétation mais tous seront touchés par la sensualité, le désir et le troublant flottement à la fin de pièce.

 

L’Etranger / chor. : D. Le Floc’h nous laissera sur notre faim et cela pour une raison unique … la fulgurance de cette (TROP) courte pièce qui devra être développée tant elle captive l’auditoire en un temps record. Dès les premiers instants de la bande son, la jeune chorégraphe qui signe ici l’une de ses premières chorégraphies, accroche le spectateur et crée une atmosphère pesante et bouleversante si bien que quand ME Zanoli et Alice Leloup s’approchent pour saluer, on en arrive à regretter que le propos n’ait pas été plus déroulé et qu’il n’y ait pas eu plus de matière à continuer à vibrer. Il y avait tant de choses dans ces trois minutes … il nous faut une suite !

Galerie / chor. : G Debut m’a enthousiasmé et a emballé toute la salle. Ce jeune homme ici chorégraphe et interprète croque sur un patchwork musical Monsieur, Madame, leur maitre d’hôtel, l’intendante et un couple d’amoureux. On sent ici tout le potentiel d’acteur de G Début et surement sa forte culture cinématographique. Il caractérise en quelques minutes chacun des personnages avec un humour imparable et arrive sans faire de concession sur la virtuosité,  à sortir de leur emploi naturel chacun des interprètes, poussant à l’extrême le charisme de N Ritmanic et la classe de C Teisseyre, en sortant ME Zanoli de son port altier de dandy, en dévergondant M Guizien et rendant quelque peu mutine A. Leloup. Quant à lui son majordome mérite un Oscar !! Un régal !

La Morte amoureuse / chor. : ME Zanoli revisite un grand classique du ballet : l’amour entre un vivant et une morte en prenant pour base la nouvelle éponyme de Théophile Gautier. M Guizien incarne de manière fantomatique Clarimonde et lui insuffle à la fois le charme de la courtisane et le côté vaporeux et atone de la morte. Sans se laisser déborder par la version envoutante des 4 Saisons revues par Max Richter, la chorégraphie apporte savamment cette légèreté en fluidifiant les pas, en n’abusant pas des pointes et multipliant les sauts qui donnent l’impression grâce à une robe longue et ample que la superbe danseuse s’évapore sous nos yeux. Oleg Rogachev et ME Zanoli se chargent de transmettre tout le romantisme gothique de la nouvelle en proposant des personnages habités et touchants. Là encore, il pourrait être intéressant de développer l’argument et d’étoffer le ballet. Un des temps forts de la soirée

Jeux d’enfants / chor. : Ludovic Le Floc’h est un pas de deux intense et complice entre un frère et une soeur magistralement interprétés par D Le Floc’h, rayonnante, lumineuse, espiègle avec des étoiles dans les yeux et N Ritmanic qui irradie de manière toujours aussi insolente sur scène. Cette pièce est un petit bijou auquel personne ne peut rester insensible tant elle transpire l’amour d’un frère pour une soeur … un joli cadeau j’imagine !

Dream / chor. : G Debut reprend un standard de Doris Day et met en scène dans un duo à la fois comique et attendrissant C Teisseyre en femme fatale  et G Debut en séducteur un peu trop sur de lui. On retrouve l’alliance franchement réussie d’un chorégraphe et d’un metteur en scène et on en redemande 

Lac du swing / chor. : G Debut désacralise le Cygne blanc. A Leloup arrive par la salle, tutu diadème, plumes blanches sur un fond sonore de mare un soir d’été avant que Quincy Jones ne vienne titiller sa sensualité débordante, réveiller le potentiel érotique (et comique) du volatile et transformer l’animal sacré en une désirable meneuse de revue. A voir et revoir avec toujours autant de délectation

MVT 4 / chor. : ME Zanoli en remet une couche après Massenet Pas de 3 mais cette fois avec toute la troupe. A travers cette pièce encore plus redoutable que la première, le jeune chorégraphe semble vouloir mettre KO August Bournonville en redoublant de petite batterie, de jeux de jambes et autres atrocités techniques qui font le bonheur du public. L’ensemble des danseurs brille dans cet enchevêtrement de pas dessinant entre eux des ensembles bien réglés montrant toute la maitrise de la technique classique de cette solide compagnie.

BREF, 

il y a de beaux talents dans le ballet de l’Opéra de Bordeaux ; ils ont l’intelligence et le courage (peut être est-ce de l’instinct de survie) d’aller chercher ailleurs de quoi s’exprimer, d’aller tâter de la pointe le métier de chorégraphe et c’est tant mieux … cela fait toutefois regretter les « soirées jeunes danseurs » dans la maison mère qui pourrait servir de terreau à l’évolution des membres de la compagnie 

Le Ballet de Poche permet cette alternative et le public en fut enthousiaste à en juger par les nombreuses personnes qui attendaient les danseurs à la sortie de la salle

Vendredi 5 février / Rocher de Palmer (CENON – 33) 

crédit photo JP Marcon

 

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